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Pr Jean-Gabriel Ganascia (Université Paris-Sorbonne) : « La question de la souveraineté numérique n’est pas propre à l’Afrique »

Abidjan, le mercredi 1er avril 2026(LDA)-Jean-Gabriel Ganascia est professeur de philosophie et d’informatique à l’Université Paris-Sorbonne, chercheur en intelligence artificielle au laboratoire LIP6, et auteur de L’Intelligence artificielle (IA) expliquée aux humains (Seuil, 2024). Depuis plusieurs années, il consacre ses travaux aux enjeux éthiques et technologiques de l’IA, ce qu’il nomme les « éthiques computationnelles », c’est-à-dire l’intégration de valeurs et de prescriptions morales au sein même des systèmes intelligents. Dans cet entretien, il revient sur le rapport entre IA et éthique, et aborde la question cruciale de la souveraineté numérique, enjeu particulièrement sensible pour les pays africains.

Lors de la première édition des Journées de l’Intelligence Artificielle (JIA) en Côte d’Ivoire, vous étiez paneliste sur le thème “Éthique et gouvernance de l’IA”. En tant qu’universitaire, que vous inspire cette thématique ?

C’est aujourd’hui un sujet absolument essentiel. L’intelligence artificielle transforme profondément la société, les usages, et donc les règles de conduite qui nous permettent de vivre harmonieusement ensemble. Il devient indispensable de réfléchir aux fondements de cette société de l’information, où chacun peut produire et diffuser massivement des données. Cela ouvre la voie à des interactions plus riches, mais aussi à des dérives : désinformation, manipulation ciblée, fragmentation sociale… L’IA permet de fabriquer de fausses informations ou de personnaliser des contenus au point de créer des bulles informationnelles. Le risque est de voir des sociétés de plus en plus divisées, chacun recevant exclusivement l’information qui correspond à ses goûts ou à ses préjugés. D’où l’importance de réfléchir à l’éthique : elle doit aider à maintenir la cohésion et un sentiment de projet commun.

Et au-delà de la dimension éthique ?

Au-delà des valeurs, il existe des enjeux techniques : les systèmes d’IA doivent être robustes, afin d’éviter des erreurs potentiellement catastrophiques. Vient ensuite la question de la régulation : quelles lois faut-il adopter pour prévenir les risques sociétaux liés à l’IA ? C’est complexe, car l’éthique s’est longtemps appuyée sur la philosophie et la tradition. Or aujourd’hui, la tradition ne suffit plus : nous vivons dans une société radicalement différente. Cela ne signifie pas que la sagesse africaine ne puisse pas inspirer les normes éthiques contemporaines ; mais elle doit être adaptée aux réalités actuelles. Personne, par exemple, n’avait anticipé l’impact des réseaux sociaux, des e-mails, des faux contenus générés par IA ou encore la délégation de certaines décisions aux machines. Ce sont des phénomènes nouveaux qui imposent une révision de nos repères.

Faut-il alors adapter les valeurs éthiques à la gouvernance de l’IA ?

Les valeurs éthiques demeurent indispensables, mais elles ne suffisent plus : elles doivent évoluer. Les sociétés possèdent des fondements solides, mais elles sont confrontées à des pratiques inédites. Si nos grands-parents observaient notre quotidien, ils seraient stupéfaits : communication instantanée, photographie omniprésente, production massive de souvenirs numériques… Des pratiques qui ont des avantages, mais aussi des inconvénients qu’il faut apprendre à gérer.

Comment concilier ces valeurs éthiques avec la question de la souveraineté numérique, enjeu majeur pour l’Afrique ?

Les États doivent dialoguer et définir un socle commun. En Occident, l’individualisme occupe une place centrale ; en Afrique, la solidarité communautaire est déterminante. Ces différences doivent être intégrées dans l’élaboration des normes de gouvernance numérique.

Après l'épisode du “jeudi noir” du 14 mars 2024 (panne massive d’Internet), de nombreuses personnes ont envisagé le recours aux connexions satellitaires. Mais, il a été constaté que les grandes plateformes TikTok, Facebook, etc. ne sont pas hébergées en Afrique. Est-ce un frein pour le continent dans sa transition numérique ?

La question n’est pas propre à l’Afrique : en Europe aussi, on s’interroge sur la dépendance vis-à-vis des géants du numérique. Ces entreprises prennent une place considérable, au point que même aux États-Unis, on se demande parfois si des acteurs privés ne disposent pas d’un pouvoir supérieur à celui des responsables politiques. Le risque est de retourner vers une forme de féodalité numérique, où quelques « seigneurs » technologiques auraient une influence démesurée. La souveraineté est un concept apparu avec l’État moderne : le peuple délègue son pouvoir à un État, qui exerce les attributs de cette souveraineté. Or aujourd’hui, ce principe est remis en question : les réseaux appartiennent à des acteurs privés, ceux que moi j'appelle ces nouveaux Seniors ou ce nouveau féodalisme, et les territoires nationaux sont traversés par des flux numériques qui échappent en grande partie aux gouvernements.

Il faut donc repenser la souveraineté à l’ère du numérique ?

Parler de “souveraineté numérique” est ambigu : cela peut laisser entendre que le numérique devient souverain, ce qui serait inacceptable puisque personne n’élit le président de Google ou de Facebook. Ces outils doivent rester entre nos mains, et non l’inverse. L’enjeu politique central est de reformuler nos concepts traditionnels de souveraineté et d’État à la lumière de cette révolution.

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes présents à l’École de l’Intelligence Artificielle aujourd’hui ?

Le message essentiel est que le monde sera ce que nous en ferons. Il n’y a pas de déterminisme technologique. Des personnes voient la technologie comme une menace : elle ne l’est que si nous renonçons à agir. Les jeunes ont aujourd’hui la chance d’être formés au numérique. Ce sont eux qui contribueront à orienter les choix futurs de la société. Ils ne décideront pas seuls, mais grâce à eux, la population pourra faire des choix éclairés. Et parce qu’ils sont Ivoiriens, ils pourront faire en sorte que ces choix reflètent les aspirations de la Côte d’Ivoire.

Entretien réalisé par Eugène YAO

Auteur: Eugène Yao

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